La foire aux chats


Les faits

Rendez-vous est donné le 5 septembre à Saint Alban. La foule s'y presse, cette foire est renommée dans tout le pays environnant. Mais que de blanc ! Les paysannes, les ménagères et les bourgeoises portant leurs belles coiffes empesées et ces troupeaux d'oies qui vous cassent les oreilles. Mais là, point de chats ! Y aurait-il une foire destinée à ce félin domestique ? Que non ! Il faut entendre dans ce mot gallo « chairs ». Voilà qui s'explique. Les oies seront tâtées, soupesées, leur fin duvet caressé avant toute transaction.

Toutes les maisons du bourg sont transformées en estaminets et en auberges. Les murs de ces restaurants improvisés sont couverts de longueurs de saucisses : écoeurant cette odeur de viande et d'épices. Il y a bien à penser que les pauvres bêtes d'hier n'envisageaient pas de trôner ainsi sur les murs et les cloisons après avoir souffert dans leurs chairs sous les coups des hachoirs des ménagères. Les préparatifs valent leur lot d'agitation, pas un moment on a pu croire ceux-ci clos à temps. Tout Saint Alban était fébrile.

A la foire, à midi, quantité de gens se bousculent sur les pas des portes de ces restaurants. Les salles sont pleines d'affamés, les maîtresses des lieux cuisent autant que les saucisses qui rissolent dans l'âtre. Ce n'est qu'un brouhaha de demandes. Servi, on sort des salles bruyantes avec une assiette pleine de saucisses fumantes et un pain frais pour rejoindre la famille. Parce que ce jour-là, tout le monde mange en extérieur, qui sur l'herbe, qui sous un pommier. Point de repas champêtre sans boissons, des tonneaux de cidre en perce juchés sur des charrettes habillées de branchage étanchent la soif des convives et enfièvreront les esprits. Les uns entonnent des chansons reprises en coeur par l'assemblée rassasiée. Puis, les musiciens accompagnent les danses qui dureront jusqu'à la nuit tombée.

La foire aux chats

La légende

Il y a fort longtemps, en Saint Alban, vivait un journalier marié à une brave femme qui navrait de ne lui avoir donné d'enfant. Le travail était pénible et mal payé : couper et fagoter des ajoncs à longueur de jour n'a jamais été chose facile. Il possédait une vache, qui lui donnait lait et beurre, que sa femme menait paître le long des chemins. Les gens médisaient sur leur sort, affirmaient bien qu'ils n'avaient jamais eu un sous vaillant, mais chacun chuchotait que leur misère cachait quelques écus entre les piles de draps au fond de l'armoire. La maladie vint à bout de la sueur versée de notre vieux journalier, laissant pour tout héritage une petite vache et un chat fainéant, bon à rien. Il fallut mettre en terre notre brave homme. Mais sa longue maladie n'avait laissé rentrer aucun liard dans le ménage. Il est vrai que ce ménage était pauvre mais pas question de conduire notre homme au cimetière sans une belle messe. Il l'avait bien méritée, mais il fallait payer ! Le curé voulait bien faire une belle cérémonie, mais la veuve était-elle capable d'en supporter les frais ? Elle se montrait affirmative, quitte à vendre sa vache. Le curé ayant eu vent des dires de ses paroissiens et la veuve affirmant pouvoir payer, la cérémonie d'enterrement fut somptueuse.

Le temps passe. Le curé s'en vint rendre visite par deux fois à notre veuve pour lui demander de régler les frais d'obsèques. Elle s'y refusait, et de se défendre en arguant que la ruine ne guettait pas les gens d'église et qu'il lui serait aisé de se rattraper en faisant payer un peu plus les bourgeois. Elle assure que la vente de sa vache ne couvrirait pas le dû, et qu'elle mourrait dans la disette.

Le curé doutait et souhaitant punir notre vieille femme de l'orgueil dont elle avait fait preuve, il lui fit promettre de vendre sa vache pour s'indemniser. Le chat en boule sur le pas de la porte suivait du coin de l'oeil la discussion. Le curé, en sortant, dit à notre veuve de se séparer aussi de cette bouche inutile et de le vendre pour sa peau à la prochaine foire de St Alban, qui se tenait dans les jours à venir.

La veille femme emmène sa vacheLe jour dit, fin prête, notre veille emmène sa vache et le gros chat assoupi dans un panier. Arrivée dans St Alban, elle dit à qui veut bien l'entendre qu'elle vend son chat 30 écus et la vache 2 écus alors qu'aux dires des paysans celle-ci valait bien 38 écus. Quoique la vente fût déroutante, eut égard à la somme demandée pour la vache, l'affaire est conclue et le reçu de la vente établi en ce sens.

Le lendemain, le curé visite notre vieille qui affirme pouvoir régler ses arriérés comme elle s'y était engagée envers lui et se réservant le prix du chat. Elle remet les 2 écus au religieux en lui montrant le billet rédigé lors de la vente. Le curé ne pouvant revenir sur ses paroles s'en retourne au presbytère les 2 écus en poche, notre veuve gardant le produit de la vente du chat.

C'est de cette singulière affaire que la foire de St Alban porte le nom de "foire aux chats".